samedi 18 mai 2013

Fragments de journal (contre la peur)

1 mai

Lâche l'internet. Ce n'est pas lui qui fera advenir les choses. (Se sentir regardé par son écran alors que c'est soi qui devrait l'observer et orienter ce qui s'y présente. Trop de passif.)

2 mai

Retour d'un souper avec M. (personne de la famille: ma génitrice disons-le) qui a fini par mal se passer. Scène complète avec larmes de crocodile en plein restaurant, au grand amusement des clients d'ailleurs. Je suis assommé par mon dessert et me sens comme piégé, devant subir cette attaque à l'heure typique où ma pensée s'embrume. Elle s'attaque avec acharnement à ce qu'elle croit que je pense d'elle. Je peux parfaitement vivre sans toi, tu sauras! Je le sais, mais je me demande si elle croit que la réciproque est vraie, si elle le sent comme un avantage.

En somme, j'ai trouvé toute cette scène odieuse. Si odieuse en fait même que j'en parle ici, ce que je ne fais habituellement jamais. Ce n'était pas la première, pensez, mais celle-là fut franchement de trop. Et pas de ce genre de honte que l'on puisse aimer, à la Lapierre; juste un gâchis.

3 mai

Retour là-dessus. Je vois rarement des gens, et il faudrait, quand j'en vois, que cela se passe sous la menace d'un psychodrame familial sur le point d'éclater? Autant rester chez soi. Autant crever.

Tout ça parce que je n'ai pas manifesté l'intérêt qu'il fallait devant le fait qu'elle se mette à écrire. C'est comme l'enfant qui dit: regarde, maman! Pipi en pot! — Et la mère de répondre: moi aussi, et j'étais là avant. Applaudis-moi maintenant. C'est tordu — ma mère comme celle qui demande constamment le feedback dans ce clan détruit.

Chronique "People"

C'est rompu entre RL et BL et ce dernier n'a pas tardé de manifester son affliction sur les zinternettes. Je lui écris qu'il a fini par m'émouvoir. La raison est simple: j'y suis passé, j'y suis pour ainsi dire encore, et j'y pense presque tous les jours. Le désir de prendre à parti par le biais d'une sorte de téléréalité-isation de la plainte sur les plateformes Wèbe, par contre, est assez troublante. Pas le meilleur move à faire.

(Il me semble, à l'époque, m'en être tenu assez farouchement aux échanges de emails, à l'adresse directe à l'intéressée, plus deux ou trois amis sûrs, mais pas à la cantonade. En fait j'ai toujours cherché à dire aux personnes concernées, si elles le cherchaient, ce que je pensais d'elles, en bien, en mal — les autres n'ayant rien à voir là-dedans. Manque de bol, c'est sans doute aussi inutile que se répandre partout.)

Enfin pour BL dès le début sa liaison était entrée dans son écriture. On pouvait quasiment tracer la courbe de ses émois au fil des billets comme une sorte de roman feuilleton. C'est dangereux je crois. A tendance à précipiter les choses vers le pire, vers des fins prématurées. (Illustration de ma théorie du secret comme soutènement de l'identité, apprise à la dure.)

À part ça, commencé par hasard Paysage de fantaisie, de T.Duvert sans m'apercevoir que j'ai acheté ce livre il y a un an jour pour jour. Détail amusant: la bannière jaune — mettant l'emphase sur le nom de l'auteur — ne se rabattait pas sur les couvertures mais encerclait le livre entier, comme pour empêcher le chaland de l'ouvrir, comme une mise en garde, un pensez-y bien. Détail troublant: dès le début, le narrateur se présente comme corps en décomposition, en voie de pourrissement, une anticipation frappante de ce qui allait arriver à Duvert même, qui mourra si isolé du monde qu'on ne trouvera son cadavre chez lui que deux mois après son décès.

4 mai

Si j'ai encore la prétention d'être « créateur » (ou simplement créatif), force est d'admettre que mon quotidien manque sévèrement d'occcasions de laisser entrer l'art. Écris pas assez (trop de web), lis pas assez (trop de web), mange pas assez (trop de pain liquide), et pas de musique (écoutée ou faite), plus de cuisine depuis des lustres. Des choses que j'ai aimé faire, pourtant.

7 mai

Regardé la petite vidéo de la lecture de Drama Queens. Vickie Gendreau en reine bouffie sur chaise roulante sortie des soins palliatifs, sous médication intensive, méconnaissable, portant un strap-on à studs et une couronne de Prisunic. Jamais le carnavalesque n'a semblé aussi macabre. Très douloureux à regarder. Et pourtant là par l'exemple, on devrait s'éjouir de ce superbe fuck you adressé à la mort. Mais mes yeux ne savent pas choisir entre le désastre déséspérant de la maladie que je vois là montrée et la dernière, ultime injonction à vivre qu'il y a sous le channeling d'amour incroyable qui se serait produit alors et dont on m'a parlé comme un moment de communion qu'aucun adverbe ne saurait qualifier, lors de cet événement (pendant lequel je m'escrimais plutôt à déménager l'Ami Américain, d'ailleurs assez piteusement). C'est déchirant.

9 mai

Drame de l’enfance. Les surprises des boîtes de céréales étaient poches depuis quelque temps. Un matin, on annonce une décalcomanie. Mystère ? Elle est pas dans la boîte. Mon frère l’a prise et mise de côté. Il veut négocier, le salaud, sachant pourtant très bien que c’est à moi d'avoir la bébelle, selon la règle du chacun son tour. La crise accapare narrativement l'essentiel de la journée. On nous enjoint de trouver une entente (dans les conflits entre enfants, chez ma mère, les "grandes personnes" ne tranchent jamais). Y a une baffe, je chiale, je crie, je suis humilié et comme pas mal de benjamins je suis absolument dépourvu d'orgueil ou de fierté à défendre. Compromis trouvé : ça sera moitié-moitié, avec moi qui commence. Du coup, je passe toutes les décalcomanies en douce sans en laisser à mon frère. End of story

Moralité: Les boîtes de céréales sèment la discorde dans les familles. 

10 mai 

Je m'embarre en dehors de chez moi et ce n'est pas innocent. Mais  ça doit être un beau métier que celui de technicien serrurier, et tirer les gens du pétrin à longueur de journée.

11 mai
 
Vickie Gendreau est morte à 7h30 ce matin. Je ne sais pas ce que ça me fait. On ne s'est jamais parlé, pas connu. Je ne l'aurais probablement pas intéressée de toutes façons. Qu'importe. Je relis tout son livre, écrit pour ce jour et pour les jours d'ensuite. Avant, c'était une lecture de sursis. C'est maintenant qu'elle commence d'être intelligible. Chacun des destinataires est renvoyé à sa (plus ou moins) propre conscience. Ça fait mal.

14 mai 

Le couple auquel j'enseigne depuis quelque temps est revenu de voyage en état de crise. On devine beaucoup de choses dans la tension qui règne. Leurs efforts ne se coordonnent plus comme avant. On est au bord de l'anarchie.
15 mai 

Je me perds en calculs et en pronostics obsessionnels une partie de la journée.
Le dernier Daft Punk revitalise mon intérêt pour le disco. Nostalgie des jours où j'officiais comme dj au Bistro de Saint-Henri. Mine de rien, il y a déjà dix ans, j'entreprenais des recherches quasi-archéologiques pour mettre la main sur la version de I Feel Love que je voulais: l'originale, la  vintage. Sans doute la chanson de mon répertoire qui a été la plus difficile à trouver, et l'une des meilleures aussi.

Le DJ-ing était aussi un moyen de manifester mon insatiable libido à la planète et ça marchait plutôt bien, alors. Derrière cette musique se dresse une cohorte de rejects d'école s'emparant de leur autonomie d'adultes pour porter brillants et paillettes et souliers plateforme, reconstruire leur identité par l'exubérance en composant les plages d'un manifeste hédonisto-festif et extravagant en faveur de la jouissance sans entrave. Contre la carence de certains d'entre eux en matière de phéromones, se présentait l'alibi et la fierté de se prétendre d'une autre planète et celle de savoir entraîner les terriens vers les pistes de danse et les clubs échangistes. Années glorieuses.

(Zut, j'avais oublié de parler de Disco Inferno...) 

16-17 mai 

Levé de très bonne humeur bien qu'ayant peu dormi, pcqu'allongé 3500 mots hier, et rêvé de chaleur humaine. 

Tombe bien: because le lancement, le soir se termine en agapes dont on fait la matière des légendes, fussent-elles de carton. Derrière ce genre de débauche se manifeste aussi un intense désir de célébrer la vie, désir dont je suis totalement épris malgré ma tonalité à dominante mortifère. J'aimerai toujours ce genre de fête chaotique entreprise en groupe pareils à des Don Quichotte chargeant vers des horloges qu'ils espèrent arrêter en croyant de fait pouvoir arrêter le temps même. Je voudrais, oui, que le temps s'arrête sur une fête sans fin, ou une matinée sexuelle indûment prolongée. La seule ombre au tableau, c'est me demander toujours si dans l'ivresse je n'aurais pas laissé échapper ou dit quelque bêtise à regretter, et que je pourrais avoir oubliée, moi le premier (rarement les autres). Cela m'inquiète toujours même si je n'ai en mémoire cette fois-ci que des impressions d'exaltation fortement arrosée et le souvenir de mon incapacité à ouvrir YouTube sur l'ordinateur pour trouver du Funk, pendant qu'on danse. 

Je n'aime définitivement pas ne pas pouvoir tenir un discours cohérent, finir une phrase, même dans ce genre d'ambiance où, pour me rassurer, on me dit parfois que c'était le cas de tout le monde.

18 mai 

Dans la veine "je ne sais pas ce qui me prend et je réfléchirai après", j'accumule les poses torse-nu sur FB et fais de l'air guitar (avec une vraie guitare) sur du Led Zep. À y repenser, je crois que ça m'aide à me regarder un peu mieux que dans le miroir de ma salle de bains, dont l'éclairage, du dessus uniquement, me creuse les joues, dégarnit le haut de mon crâne et me fait des poches sous les yeux. Dans un cas comme un autre, je devrais quand même m'efforcer de reconquérir un minimum de tonus, déménager l'Ami Américain l'autre jour fut proprement cauchemardesque.

Il est d'ailleurs venu, et pas trop chaud pour Random Access Memories. Mais je ne peux pas écouter plus de 2 tounes de PJ Harvey sans être saisi d'une puissante envie de pleurer. Ce filet de voix d'ange, on n'aurait tellement pas voulu qu'il doive raconter ces visions de massacre, de membres humains suspendus aux branches des arbres comme des quartiers de viande dans l'étal d'un boucher. Hélas, il le fallait, et le scandale d'une voix si belle racontant des horreurs pareilles te rend tout l'odieux de la guerre.

19 mai

Rien de spécial. Angoisse et courbatures. 

20 mai

Fête de la Reine pour les anglos. Journée des patriotes pour les autres. Ironie canadian typique. La double-cause de ce jour-férié pour tous est si antithétique (oxymoronique?) qu'il s'en faudrait de peu pour que s'annulent ses deux faces, dans l'oubli. Mais je me souviens. Un peu, en tout cas. 

Et maintenant —    

jeudi 9 mai 2013

Une page coalescente de Rule of the Bone (Russell Banks, 1995)

Plusieurs avaient namedroppé Huckleberry Finn. Comme je n'avais pas lu Huckleberry Finn, j'ai tout de suite pensé à un Holden Caulfield updaté pour l'ère grunge. Cette étiquette ne brille pas spécialement pour son originalité, soit dit en passant, mais c'est ça qui est ça, quand t'es en présence d'un livre qui, peut-être, pilote soigneusement les réactions du public. 

La lecture est bonne, on s'y laisse entraîner sans penser souligner quoi que ce soit, préférant s'y laisser entraîner, justement. L'attente consiste à savoir si, aux points stratégiques indiqués (ici, ce me semble, au franchissement de chaque tiers), les enjeux développés jusque là se ramasseront de belle manière dans un passage synthétique et coalescent. Une fois franchi le premiers tiers de Rule of the Bone, Chappie, le narrateur de 14 ans, qu'on pourrait qualifier de punk désœuvré avec un bon fond (même s'il idéalise romantiquement la vie criminelle), se trouve largué par celui qui a été jusque là son compagnon d'infortunes, Russ, quand ce dernier décide que, finies les folies, il va retourner chez sa tante. Alors Chappie, qui va bientôt s'appeler Bone, ramasse une première fois le puzzle de sa philosophie, à mon avis d'assez belle manière. Il n'y a rien comme un bon moment de crise — je parle de ce moment où la donne change et que les tables tournent, reconfigurent les règles du jeu — pour vous mettre les idées en place. Voilà ce que j'appelle ici une bonne page, mais allez savoir, c'est peut-être parce que j'ai un faible pour l'emploi du mot "fuck" dont, par exemple, j'abuse toujours sur Facebook chaque fois que je suis fin saoul =

I said thanks but I couldn't think of what else to say to him so I didn't even try. He rattled on for a while longer about his aunt Doris and Uncle George and his plans for his new life with them until he finally ran out of words too and then he was silent for a few minutes and I could hear him shifting his weight like he finally felt guilty and he said, Well, see ya 'round man, and he left the room.
Then a few minutes later when I knew he was gone from the house I started to cry. That only lasted a couple of seconds though because the more I thought about it the more pissed I got at Russ for running out on me like that. First he commits a bunch of crimes like skimming the take at the Video den and dealing meth to the bikers and stealing their electronics and so on like hey no big deal, Russ's only a young criminal working his way up the ladder of crime, and then pretty soon I start to see the wisdom of a life of crime myself and we steal a pickup together and run from the cops and deal the pickup to the pipesuckers and get tattooed and break into the Ridgeways' nice fancy summerhouse and fuck it all up. Because we're criminals now and criminals don't give a shit about owning property, they just take what they want and drop it when they're through and the kind of high that regular people get from having jobs and owning things like houses and pickups and stocks and bonds us criminals get from other activities like taking drugs and listening to music and exercising our basic freedoms and being with our friends. Russ goes the whole route with me, my partner in crime and then all of a sudden he decides that he can't pay the price anymore wich is basically that regular people, the Ridgeways and the Aunt Dorises and Uncle Georges of the world don't respect you anymore. Tough. Big Fucking deal. They never did respect us in the first place unless we were willing to want the same things they wanted. They never respected us for ourselves, for being humans the same as them only kids who people are constantly fucking over because we don't have enough money to stop them. Well, fuck them. Fuck him. Fuck everyone. (Rule of the Bone, p.128-129)

vendredi 3 mai 2013



... On signalera une relative baisse d'activité dans cette page pour tout le mois de mai, travaux obligent.

Au reste, on a des archives aussi, excavables à loisir, faque payez-vous la traite

Ça va, m'ok, rien de cassé

Merci

samedi 27 avril 2013

Ils sentent tous, je crois, que si je quittais ma posture, disons, épuisante, des abîmes s'ouvriraient, quelque chose de grave et d'irrémédiable pourrait se produire, ce en quoi ils ont peut-être raison et peut-être tort, mais que je ne peux que comprendre. Au reste, il y a parfois des paroles qui me consolent d'avance de ne pas écrire, parce qu'elles me rassurent dans le fait que les choses sont dites de toutes façons, que nous n'en sommes, en quelque part, que l'oreille tendue, la chambre d'écho et le véhicule. 

Hîîîîî...!

UNE MINUTE DE PROSÉLYTISME

J'étais en train de me bricoler de jolies rangées de bibliothèque: celle du dessus, des gros pavés à la tranche blanche (Pochothèque, Boréal compact, Tolstoi et la Complète des écrits haineux de Céline), et celle du bas: un amassis hétéroclite classé en ordre chronologique d'acquisition, quand Le Golvan m'a salué ici pour avoir mentionné son nom dans un billet antérieur alors je me suis repris à regretter que les propositions littéraires publiées par les Doigts dans la prose ne circulent pas par ici; moi-même, je les ai obtenues directement du Mans par les soins de David Marsac, à qui j'aimerais envoyer quelque chose, entendre un manuscrit, si je pouvais faire court et ajouter le mot "Fin" à la fin. Toujours est-il qu'il en est maintenant à 5 titres et on peut dire que sa maison fait déjà corpus, avec les plumes qu'elle fédère, et maintenant ça pourra même se vérifier parce qu'il y a un exemplaire de Dachau Arbamafra à la Grande Bibliothèque, livre auquel je dois, en outre (avec Céline), d'avoir creusé en lectures la question des camps cet hiver. Ça explore, en quelque sorte, les possibles dérèglements causés par le poids historiquement chargé d'un nom (converti en nom propre). Le "héros" (hum) s'appelle comme ça, Dachau, et ça lui monte singulièrement à la tête, forcément. Il se croira dès lors le héros d'un exceptionnel bildungsroman, dont la quête consisterait, en outre, à faire corps avec le poids historique dont il aurait hérité par son nom. Il agira surtout comme le proverbial arbre qui cache la forêt; réduisant et instrumentalisant la polysémie du terme à sa propre fin, sa propre quête identitaire au terme de laquelle il y aura forcément un destin, accompli, de héros. C'est donc aussi un imbécile, même qu'il arrive que certaines prolepses, étonnantes, arrachent la narration du "je" de son personnage pour lui coller cet attribut même, et exprimer sa dangerosité symbolique. Je devrais relire pour vérifier cela, mais si  Dachau est un monstre, c'est peut-être qu'il fait servir l'Histoire, et pas n'importe laquelle, à son seul délire de grandiloquence. Enfin, il fallait bien que j'en parle, de cette maison et de ce livre-là; les livres sont beaux, le soin y est poussé jusqu'à relier les feuillets avec de la corde (et pas juste avec une tartine de colle, si vous me suivez), bref, c'est fabriqué pour la durée, dans l'intention d'être relu, et on peut s'assurer que le graphisme obéira sans complexe à toutes les audaces, comme l'atteste celui, particulièrement délirant, d'Isabelle, à m'en disloquer, un recueil-performance qui célèbre quant à lui l'étape (ou l'état) de l'euphorie amoureuse, bref de ce moment où l'on est, effectivement, tout lavé d'ombres, pur optimisme et pure lumière, transfiguré en somme. Peu de livres s'y sont pris sans céder à l'envie d'y placer ici et là quelques cafards et autres cellules cancéreuses, signes annonciateurs d'une fin proche et d'un deuil à faire, mais le livre d'Esnault s'y refuse complètement et s'abandonne à toutes sortes de jeux typographiques, mouvements et volumes, pages ressemblant à des fesses, lignes de travers et autres trucs qui nous rappellent que le livre est un médium "chaud" et qu'il y a des choses qui se perdent en chemin dans sa conversion à la tablette numérique, que je me promets quand même d'employer dans certains cas parce qu'il n'y a plus de place pour le papier ici.


ÉPOUSEZ-MOI, EMMANUELLE PIREYRE

Voilà, c'était pour ma minute de prosélytisme mais pourquoi pas s'en taper une deuxième, tant qu'à faire. Emmanuelle Pireyre est-elle un chat qui s'amuse avec les idées comme avec des boules de papier? Est-elle une petite fille surdouée et jubilante? Elle aura beau présenter l'apparence d'une jeune femme de quarante ans, il ne faut pas s'y fier. Déjà, je l'aime, aussi j'espère qu'elle existe en plusieurs exemplaires et qu'il y en a au moins un qui se trouve quelque part à Montréal. J'étais en train de picoler hier après-midi en lisant Féérie Générale et en faisant du ménage, mon voisin m'a peut-être entendu pousser des "hii!" d'enfant qu'on chatouille, et autres gloussements préverbaux. Bof, vous savez ce que je pense du genre de critique qui se limite à dire comment qu'on se sent quand on lit quelque chose et à quelle vitesse on tourne les pages, mais il y a des signes, comme le rire, qui ne trompent pas et qui sont habituellement la critique la plus brève et la plus complète; quand on a ri, c'est gagné (ou perdu, dans le cas des ouvrages idiots) en un trait, et le reste est littérature. Le rire mérite d'être noté, toujours. Féérie Générale est un livre dangereux, j'en suis assez persuadé. Il pourrait donner des cauchemars à certains esprits constipés. Cependant, quand on a l'esprit dansant, ça va. Et très bien, même. Le 4e de couverture parle de jubilation et ça ne saurait mieux le dire, c'est le même mot que j'écris dans les marges du livre sans y penser, tout comme la description des personnages comme récalcitrants à l'égard de ce qui menace leur liberté, prompts à se glisser dans les interstices du réel pour en révéler les absurdités

C'est une invitation, évidemment. Le livre est tout autant un guide pratique sinon plus, qu'un roman (ou même un "roman-collage"). Se produit alors quelque chose d'étrange, car bien que posant un regard critique et exact sur, comment dire, nombre de paradigmes propres à notre siècle encore jeune, lesquels portent rarement à rire, elle a une manière de le faire qui les réenchante en quelque sorte. En tout cas qui réenchante le monde, ou plutôt le regard qu'on peut poser dessus, ce qui est presque la même chose. Bon j'allais développer là-dessus, peut-être en copier un épisode pour le simple plaisir de me le passer à travers les doigts, on y reviendra peut-être, parce que là finalement je préfère y retourner, tiens, maintenant là tout de suite

P.S.

Sinon, vous savez où vous allez être, là, mardi prochain, onze heures? Si je n'ai pas de travail, moi, je serai . Sans faute aucune.  

P.P.S.

Sinon, acquis hier Romans noirs de JPManchette, Rule of the Bone de Russell Banks, qui semble avoir la voix d'un Holden Caulfield "trash" et dont les premières pages (il cherche de la mari en fouillant dans sa maison) a des accents d'Infinite Jest; Blood Meridian de Cormac Mc Carthy,  commenté de manière très intéressante ici et ici, Chanson française de Sophie Létourneau, et La Classe de Madame Valérie de François Blais. On est en feu. 


jeudi 25 avril 2013

Je n'étais pas un héros, je ne l'ai pas fait souvent, ce fameux port du carré rouge qui te porte à la rue. Le jour, je donnais des cours à des cadres qui n'y comprenaient rien et le "symbole" que je portais se trouvait épinglé sur la poche intérieure de ma veste. Alors, quand il n'était pas trop tard, cela a dû se produire quatre ou cinq fois, que je quittais le bâtiment de mon travail pour sentir déjà, avec les voitures policières qui faisaient barrage aux intersections, sourdre la rumeur toute proche de la rue, et que je décidais de céder à l'impulsion de me joindre à cette masse, de marcher en direction de ce bruit qui allait augmentant, je retournais ma veste avant de la remettre, doublure dehors, symbole visible. Mais de quoi?

mercredi 24 avril 2013

Accélération progressive des urgences. Espérer ne pas avoir trop de travail les prochaines semaines pour écrire la commande. En même temps, lire Féérie Générale, ce guide mosaïque de survie de l'individualité pleine dans un monde mondialisé, et trouver que le GROS TRUC, que de toutes façons je dois laisser de côté pour quelques semaines, avance tel un ver de terre progressant besogneusement à travers la terre qu'il mange d'un côté et sécrète de l'autre, comme quoi le tunnel est toujours de la même longueur, dusse l'opus s'étaler indéfiniment. — Idées, impressions de vitesse, de sauts, d'ellipses, de paroles qui ne s'attardent pas, de liens décousus qui pallieraient ce défaut d'envergure. Chaque fois que je lis quelque chose qui m'enthousiasme ou me semble particulièrement adapté aux circonstances du moment (je ne pourrais pas lire Gass MIddle C maintenant parce que je suis trop pressé), j'ai envie d'écrire quelque chose sur la poussée, ou qui se placerait sur les épaules de cette lecture. Or, mes lectures se succèdent beaucoup plus vite que ne se succèdent mes écrits, et dans un monde idéal, on écrirait aussi vite qu'on lit et chaque écrit serait comme une réponse et une fécondation de la dernière lecture faite. Enfin,

— Lu Comme des sentinelles, de mon homonyme en quelque sorte, ultimatefeelbadbook, avec des ressemblances frappantes: goût de faire de la digression, de faire participer l'enseignement de la littérature au récit d'un chaos et d'une quête personnels; un narrateur se plaçant en position de rejet du monde, borderline bagarreur, manquant des occasions de désir, bien sûr estropié de l'âme depuis une rupture, tenant à peine à sa fonction sociale dont il profite (?) pour cultiver des obsessions et des conduites qui, en apparence, n'ont rien à voir avec elle. Sakrament. On se raconte vraiment tout le temps les mêmes affaires. Un autre exemplaire à classer au rang des ressassements existentiels de professeurs décennaires (trentenaires, quarantenaires, cinquantenaires, your pick), comme s'il existait une littérature de prof déphasé par chez nous. En effet. Terre des cons, lu dans les mêmes circonstances (trois heures dans une journée environ, travaux urgents à faire) m'a fait le même effet. Comment se recontacter avec le réel? Qu'on aille pas croire: j'ai aimé ce livre et ai trouvé qu'il disait quelque chose d'important. Je lui ai trouvé toutes sortes de qualités. Mais je commence à me demander si ce n'est pas un passage obligé que d'essayer d'épuiser son désabusement dans un récit de communicateur foutu, drogué et céligrabataire, aux tentations duquel je suis loin d'échapper, mais qui me prendra peut-être tellement de temps à finir que la mode en sera passée quand quelque chose sera enfin rendu prêt à l'envoi dans ce registre, et de ma part.  Aussi, j'arriverai toujours trop tard. ALors pourquoi même commencer?

Ça publie partout autour de moi. Je publie aussi, mais des affaires d'où mon nom est tu — ce qui ne me cause aucun problème — mais je ne comprends pas pourquoi je peux torcher plusieurs dizaines de milliers de mots de commande en un mois sans pouvoir écrire un petit machin (entendre, me résigner à le terminer) qui soit bien à moi, en à peine plus de temps. Le mot "fin", sans doute, me possède. Peut-être qu'avoir quelque chose d'inachevé qui soit à soi c'est avoir une raison de vivre. Indispensable, j'entends, comme une dialyse. — Mais peut-être qu'avoir, en principe, une totale liberté, c'est aussi surtout constater qu'on s'est accordé la liberté de céder à tous les écueils et lieux communs possibles et imaginables et donc ne produire que du gros caca. Je n'en sais rien pour le moment.

Sinon: trouvé dans la rue ce matin une cage à hamster parfaitement conservée, impeccable de propreté, on aurait dit le résultat d'un achat impulsif regretté avant d'avoir causé l'irréparable, c'est à dire avant d'avoir acheté la bête. Roue tournante et tunnels, quelques grillages pour grimper, toutes options bien divertissantes pour cet industrieux rongeur qui n'aime rien mieux que se dépenser. Me suis demandé si c'était pas un signe. J'ai ramassé la patente et ai pensé tout de suite au genre de poussière que le bran de scie causerait dans l'appartement. Me suis demandé aussi si on pouvait entraîner la bestiole à répondre quand on l'appelle, ou même à venir à vous. Si ma mémoire est bonne, ce rongeur est foncièrement hostile à la captivité, s'évade à la moindre occasion, pour commencer à creuser des tunnels dans vos murs avec boudoirs et  espaces de stockage de provisions, causant forces dommages, aussi docile et apprivoisée eut-elle été au départ. Le dernier hamster de mon frère qui s'était échappé avait ainsi installé son nid dans la fibre isolante du réfrigérateur de son appartement, on s'en était rendu compte plusieurs jours après, et la dernière chose qu'elle voulait, cette bête, c'était bien retourner dans sa cage.

 

 


samedi 20 avril 2013

Littérature animalière


Le Brouillon de ce billet, sort of. (Hier soir)
(Hier) Grande bibliothèque. J'avais oublié de mentionner le plus important de ma visite: avoir feuilleté un livre en couleur sur les lapins. Je suis toujours curieux de voir ce que les écrivains auteurs de ces livres (généralement des vétérinaires ou des dresseurs) ont à écrire sur le comportement du lapin (ou tout autre animal de leur spécialité). Rubrique psychologie et comportement, c'est toujours aussi pauvre, mais fouillez-moi, des expressions telles que sachez comprendre votre lapin ou toute autre phrase où le lapin sert de complément d'objet direct par exemple, me font comme un drôle d'effet. S'il vous mord, tâchez de le comprendre. Évitez toute précipitation, surtout ne frappez pas le lapin. Le guide des lapins. Vous et votre lapin. Les lapins. Pensez un peu à ce mot, avec ou sans la chose qu'il désigne; c'est quand même un mot bien comique, je trouve.

Je regrette qu'en manière de psychologie ce soit toujours aussi pauvre. Ce sont des conseils généraux, des grandes lignes de comportement, valables à tous les exemplaires de l'espèce. Malgré tous les bons conseils avisés sur l'entretien et l'hygiène et l'alimentation du lapin, le lapin n'est pas moins réifié par cette littérature qui se résume ni plus ni moins à un mode d'emploi et un guide de l'usager. Preuve en est que le chapitre obligatoire traitant de la personnalité du lapin n'est jamais visité par la muse qui lui conseillerait d'exposer quelques "histoires de cas" mettant en valeur des lapins spéciaux et uniques ou racontant une relation la moindrement particulière avec un lapin d'exception. Pourtant je sais d'expérience que même une espèce aussi candide, dont l'intelligence est réputée aussi limitée que le cochon d'inde offre d'impressionnantes variations de tempérament et d'interactivité à un tel point, et n'en déplaise à Robert Musil, qu'on peut effectivement parler, par exemple, de cochons d'inde surdoués comme de cochons d'inde spécialement débiles. J'ai connu peu de lapins dans ma vie, et le seul que j'ai eu m'a paru assez quelconque, mais je crois qu'il doit malgré tout se trouver dans le monde, malgré leur absence d'expression et de vocalises et leur allure incommunicative, des lapins remarquables d'intelligence, et qu'il existe aussi des personnes connaissant assez le lapin pour s'en apercevoir.

La seule exception connue par moi dans ce répertoire littéraire est un essai dont j'ai oublié le nom, rédigé par un scientifique anglais durant les années soixante et malheureusement, je n'ai jamais terminé la lecture de ce livre. Ayant décidé d'établir une colonie de lapins d'une certaine espèce sur une petite île pour les placer sous observation, l'auteur racontait candidement qu'il lui avait d'abord fallu procéder au génocide de toute la population de lapins natifs de l'endroit avant son installation. C'est là que j'ai arrêté de lire.

Aussi la littérature qui individualisera quelque peu l'animal, faut-il croire, sera encore réservé aux chiens et au chats, objets d'une vaste littérature, et peut-être à certains oiseaux exotiques, comme le perroquet, et bien qu'on puisse comprendre que le comportement des Bernard Lermite, des tarentules ou de tous les genres de reptiles ne présentent rien de bien inspirant, la littérature des rongeurs ou des volatiles, des perruches, des perroquets, des rats, des hamsters ou des cochons d'inde, est un filon sous-exploité.  Quant aux singes ou aux éléphants par exemple, je les mets dans un classe à part puisqu'assez fortement étudiés, ce ne sont pas des animaux de compagnie. Reste la question du cochon domestique, au demeurant fort intéressante, ou de l'ours, traitée dans un documentaire mémorable de Werner Herzog, Grizzly Man.

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Les rapports de l'homme et l'animal sont des plus complexes qui soient, et se limitent rarement à un seul âge de la vie ou à une seule espèce. Son évolution connaît des phases qu'on pourrait qualifier diversement de fusionnelles ou de complices, de cruelles ou d'anthropomorphes, de scientifiques ou d'animales (le fameux "rapport animal" de Deleuze ou de Lorenz que je tâche de cultiver), et ainsi de suite. La courbe suit souvent un arc qui s'ouvre par le toutou en peluche pour se refermer sur le compagnon des années tardives, par exemple. Elle se jalonne de nombreux essais et de nombreuses erreurs: combien d'animaux abandonnés, ou négligemment donnés, bref trahis quelque part, avant que de saisir l'importance de cette responsabilité qui consiste à le garder? Combien de petites bêtes tombées malades puis mortes par le fait de l'inconscience (ou la négligence) de leur maître, avant que celui-ci n'accomplisse un hamster parfait, qu'il fera durer quatre ans dans un rapport de confiance réciproque? Le rapport animal nous fait côtoyer des questions limites qui sont celles de l'entretien de la vie d'un être en même temps que celle de la mort, tant la sienne (car il devrait, en temps normal, mourir avant nous) que celle qu'il donne (mon chat, occasionnel tourmenteur de souris; le Grizzly Man, finalement tué par son animal de prédilection), sans compter la question de l'amour encombrant, car il est autant possible de trop aimer les bêtes que d'être trop aimées par elles, ainsi que celle de l'éducation, de la patience, du pelletage de marde et tout et tout. La plus grande amie des bêtes que j'eusse connue était complètement folle: quand elle me menaçait de me voler un chat sous prétexte de maltraitance (le chat miaulait devant ma porte), j'étais loin de me douter qu'elle me le volerait pour l'intégrer à sa horde de félins qu'elle destinait à l'accompagner le jour où elle ferait ce "grand voyage" au terme duquel ils se retrouveraient tous ensemble dans l'au-delà dans l'harmonie la plus complète et parlant tous le même langage. Après son envoi longue durée en institut psychiatrique, le propriétaire se présenta pour vider l'appartement empestant la pisse de Mme Couillarde et découvrit de nombreux chats qui étaient soit complètement sauvages, soit crevant de faim, soit morts — dont deux congelés dans une cage sur le balcon, je n'ai pas eu le cœur d'aller identifier les morts, trop inquiet d'y reconnaître Adolphe, Gary, ou Pollux, que j'avais (sauf ce dernier) fantastiquement bien apprivoisés et qui, fiers de leur indépendance, avaient coutume de disparaître de chez moi pendant des jours avant de revenir.

J'écris ceci, naturellement, pendant que le Gros Chat, le seul qui m'est resté, se prélasse sur sa chaise de prédilection, chat avec lequel il n'y a pas à attendre de rapports spécialement nuancés ni impressionnants, animal d'intelligence bien moyenne ou même un peu en deçà de ce qu'on peut attendre d'un chat, sans doute, mais pour lequel il faut quand même tâcher de rendre la vie agréable, et l'environnement accueillant, parce que ce qui est bon pour lui peut aussi bien l'être pour moi. C'est ça, c'est ça, je m'arrête maintenant, j'ai l'impression de me répéter un peu. (J'ai l'impression que ce blogue dure depuis assez longtemps pour que certains thèmes, et leur traitement, voire certaines phrases, y reviennent de façon cyclique, donc répétitivement, le radotage, en somme...)


  

 

et il est par ailleurs connu que quantité d'intelligences se dépenseront bien plus pour entretenir leur paresse et leur ignorance que pour apprendre et "progresser"


AZIMUTS ORDINAIRES DE RÉSISTANCE

Ce journal, hélas, n'est pas un journal intime. J'y note les faits quotidiens et les réflexions intellectuelles. Je n'y note pas les sentiments. [...] À moitié parce que c'est trop intime, à moitié parce que je cohabite tout le temps avec mes sentiments au lieu que je cohabite passagèrement avec les faits et avec la réflexion (politique par exemple).
— Manchette, Journal, 487. (4 juin 72)

Journal "extime", donc. Pourquoi pas. Comparons. Dans les pages des miens, beaucoup de sentiments, mais rarement rapportables à des événements relatés de façon précise, exacte, économe. Épanchements intellectuels, fantasmatiques, émotifs et désordonnés. Scénarios catastrophes, vaticinations. Sur un sou de réel, l'esprit décolle et s'éparpille. Épandage à volonté. Et le constat, aujourd'hui, que sauf de rares exceptions, tout ça ne forme pas un bien intéressant "matériel de recherche".

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Finirai pas Haine Froide (À quoi pense la droite américaine?) de Nicole Morgan, car du moment où l'on a compris que l'œuvre d'Ayn Rand constitue en quelque sorte le Mein Kampf de la droite néolibérale, il y a peu à y apprendre que The Shock Doctrine de Naomi Klein (une autre auteure canadienne) ne m'ait appris. Capitalisme de la catastrophe, Milton Freidman, infiltration de l'idéologie du laisser-faire dans les universités: c'est toujours la même chanson, depuis que nous sommes dans la post-histoire. 

Sinon, fini la lecture du Journal de JPM aujourd'hui. Le wrap est complet, minus La dictature du chagrin. Par volonté compensatoire déplacée, je passe à la Bibli après le travail et me prend les Œuvres complètes de Claude Simon, le Quarto de Manchette que j'ai pourtant commandé en librairie, ainsi que — le seul de mes choix raisonnables, parce que recueil (mince en plus) de microfictions, Foire Internationale d'Emmanuelle Pireyre. Mais je sais que c'est du délire, que je les retournerai sans y avoir touché, parce que le régime qui s'impose dans les prochaines semaines sont des guides d'entretien ménager et d'astuces destinées à former des consommateurs avertis.

Comme d'habitude, j'ai besoin de quelques journées de vide juste assez vides pour sentir venir l'approche de l'urgence de dernière minute avant de me lancer. Et c'est peut-être pour quoi je n'arrive pas à écrire de projets de livres littéraires qui me satisfassent ou que je parvienne à finir: la dernière minute y étant, à l'infini, reportable (comme dans un blogue), et je n'ai pas encore la force de tempérament pour respecter une dernière minute et un échéancier qui procéderait de mon attente seule et de mon engagement seuls. Triste vie..

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Relu un peu de ce que j'avais écrit ici même sur le "printemps québecois", billets encore moins fréquentés que d'habitude, mais qui forçaient d'envisager quelque chose une fois que les choses seraient retournées dans un calme de relative défaite : bref, dans un état proche de ce qui se passe maintenant. Pas mauvais. Honnête. Les pages sont désactivées en ce moment. 

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Inquiétudes quant à la tournure que prennent les leçons de l'Adolescent. Il se pourrait qu'elles ne lui servent à rien, tant il commet les mêmes erreurs qu'au début. L'expression de sa pensée (pensée par ailleurs développée et souvent intéressante), s'obstine à calquer catastrophiquement son français sur l'anglais, à la Google Translate: Il était amoureux de elle. J'ai allé demander à il. La raison que je ne prends pas de drogue c'est que je suis mieux avec sans elle. Je suis comme étourdi par tout ce qu'il y a à redresser. J'ai beau multiplier les exercices de précision, lui avoir fait noircir des pages de devoirs, tout ça redevient du vent sitôt qu'il s'exprime librement. Par ailleurs, il semble avoir confondu mes premiers encouragements à parler de ce qu'il veut (mais bien) avec la permission d'interrompre nos exercices par des digressions sur les derniers mangas qu'il a lus, et auxquels il cherche à m'intéresser. Mais comme maintenant je le ramène à l'ordre, il me bâille en pleine figure, consulte sa montre et se présente de plus en plus en retard. Autrefois "cool", le prof redevient un vieux con à qui présenter des excuses qui sont tout sauf des résolutions ou des signes de repentance, mais des alibis propices à autoriser que se poursuivent ses mauvaises performances. Je crains qu'à moins d'une inspiration foudroyante de ma part, cela aille en se dégradant.

Causes possibles:

a) Cette foutue adolescence

b) L'agressivité peu latente et typique de l'anglophone montréalais (canadien de souche ou d'adoption) se faisant un honneur de résister à l'apprentissage de cette langue compliquée pour rien qu'on lui impose, inutile, folklorique — la plus criante preuve de l'absurdité politique et kafkaïenne de cette province de débiles. (Il me semble, d'ailleurs, avoir constaté une montée en force de cette mauvaise foi dès le lendemain de l'élection du Parti Québecois.)

Eh bien, je conchie le mépris et la paresse de ceux et celles pour qui toute langue qui ne serait pas pas la langue officielle de l'Empire et du pouvoir est inférieure et ridicule. Vivement la Chine!

*

L'ambiance est vraiment merdique au travail, en fait. Je suis content qu'on m'ait passé une commande de plumitif-fantôme, ça va me permettre de ne pas m'en faire, contrairement à ces vieilles sorcières qui piquent des crises en agitant la convention collective pour prouver qu'elles devraient, disposent du droit inaliénable, en cette période creuse, de travailler plus que ça A.) au détriment des pas-anciens de mon genre et; B.) au mépris du fait que, question demande et clientèle, nous sommes actuellement dans un creux, qu'avec un peu de patience, la "Main Invisible" convertira peut-être en crête de vague bientôt. La syndicalisation apporte peut-être certains avantages pour tous, mais sous d'autres aspects paraît entièrement faite pour donner un prétexte aux vieux cons d'étaler encore plus leur connerie, protégée par des droits et des prérogatives de vieux cons propulsant leur colère de sorte qu'elle merdifie tout et tous aussi sûrement que ce proverbial étron propulsé dans les hélices du ventilateur. Je me moque bien qu'on chuchote dans les corridors et que personne ne se parle plus, puisqu'y tendre l'oreille minerait la patience et la bonne humeur et ces autres affects qui me sont impossibles de feindre en classe et que je dois donc dégager tout au moins à moitié sincèrement pendant mes heures de travail maigrichonnes.  

Eu, aussi, des impressions (phrases, ton, tournoyant dans la tête) d'une manière rapide de raconter La Baudruche, le Gros Truc, de façon vive et percutante, éventuellement d'épuiser mon (sur)moi dans cet exercice. Comme d'habitude, des solutions se présentent toujours uniquement lorsque, en toute logique, je n'aurai pas le temps de m'en occuper pendant des semaines, et que j'aurai donc tout le loisir de les oublier.

jeudi 18 avril 2013

Dans le métro aujourd'hui, échange de coups d'yeux réciproquement intéressés avec une belle grande jeune fille sidérante qui a l'air de reconnaître l'auteur de mon livre (Jean-Patrick Manchette). Malheureusement, je dois sortir après trois stations pour travailler. Second Wagon de la rame qui s'arrête à McGill à 11h45 pile, jeudi.

Ensuite, hier, à ma station, un lecteur d'Atavismes. On parle tout de suite avec beaucoup d'animation. J'apprends qu'il est prof de cégep, ceci expliquant peut-être cela: je cherche encore le lecteur profane, celui qui sera porté naturellement (hors-études et hors-métier) vers les mêmes livres que moi. À propos de la conscience historique assez sentie chez un auteur de la "jeune génération", ça lui rappellerait un peu La Constellation du Lynx de Louis Hamelin, un pavé. J'irai voir. Je donne toujours suite à un conseil de lecture qui se donne dans un contexte ayant tout l'air d'être avisé. J'ai fait et stocké quantité de lectures ainsi. Après les corpus de lecture de mon bacc et de ma maîtrise, on pourrait dire que le métro, les blogues et (parfois) ma salle de classe sont devenus mon école. (Il n'y a malheureusement que Taurence qui me conseille des tas de films que je vais rarement voir, parce que l'expérience du cinéma m'est de plus en plus pénible, alors que je peux lire chez moi.) Aussi dois-je à une très sympathique directrice départementale de McGill d'avoir lu Limonov l'été dernier. Elle le lisait en même temps et on en a fait un outil de travail.

(BTW, ce précédent paragraphe ne concerne l'irruption de Raymond Bock sur Facebook en rien. Pur, pur hasard.) 

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Le wrap de lectures se poursuit avec la complétion de How We Are Hungry, le recueil de nouvelles de Dave Eggers (A Heartbreaking Work of Staggering Genius, le phénomène McSweeneys, etc), un bon représentant naturel de la fiction postmoderne empathique (de la métafiction abordable?) que rêvait David Foster Wallace. Des accents d'un peu tous les PoMos de la première ou seconde génération (artifices barthélmiens ou barthiens spécialement) traversent donc ce livre mais toujours, clairement, au service de l'étude des caractères et non l'inverse (= reproche souvent fait et parfois fondé que les structures narratives de haut vol emploient des personnages cartonnés, comme (selon moi) dans presque tout Gravity's Rainbow). Le motif de l'itinéraire et du voyage unit la plupart des récits d'HWAH, si bien qu'au risque de passer pour un Edgar Allan Poche, il me semble que le road-trip et le motif de la conquête du territoire (dûsse-t-elle échouer) sont encore dans leurs années fastes en territoire littéraire américain. Quoiqu'il faille bien que la donne change: ainsi, lisant l'intégrale d'On The Road en 2008, mon incapacité à me défaire de l'impression qu'un tel roman n'aurait pu être écrit aujourd'hui sans qu'il soit tenu compte de la flambée du prix du baril de pétrole, rendant les distances couvertes soit plus courtes, soit beaucoup plus onéreuses. À ce prix, il faudrait que Dean Moriarty soit moins "bohème" que "bobo".

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« [Il] ne nous montre rien d'essentiel lorsqu'il décrit la société légèrement futuriste où se déroule l'action. Il ne comprend rien à la société spectaculaire-marchande, et donc il ne comprend rien à la violence, et son film est niais. C'est d'autant plus déprimant que [ses talents] en tant que producer décorateur illustrateur, sont toujours là. Caméra, direction d'acteurs, cadre, couleurs, cet homme a des idées sur tout sauf l'essentiel. » — Jean-Patrick Manchette, impressions à chaud sur Clockwork Orange il y a exactement 41 ans moins neuf jours. 

    

mercredi 17 avril 2013

à part ça, ce matin, j'ai révisé les types de propositions avant d'aller au cours, où, en réponse à ma mention du documentaire Leviathan, un (article masculin neutre) élève a mentionné un autre documentaire, en rapport à la nature marine, aux dauphins (« très triste »), dont j'ai oublié le nom. Mais pour ce qui est des types de propositions, comme partout en grammaire, le tout est de bien lire la consigne et ne rien faire qui dépasse en faisant les exercices, ça ferait perdre des points.

L'écrire ici est pour l'instant le meilleur moyen de ne pas le perdre. Mieux que le papier, car je délègue particulièrement mal ce que j'écris parmi les cahiers en cours ces temps-ci, et il y en a particulièrement beaucoup. Ça se disperse gros temps, je ne sais pas où m'installer pour un temps: dans le cahier Kennebunk, le cahier à anneaux en feuilles mobiles, le cahier à anneaux en feuilles quadrillées, l'autre chahier Dollarama, les livres que je lis, un livre d'auto-apprentissage de grammaire.Un agenda a un style très hybride aussi: mi-calepin de notes, mi guide how-to, pratique, par exemple les agendas d'université, je veux dire les deux agendas qui se font concurrence, celui de l'ACEECSEL contre l'«officiel».

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Retourné aujourd'hui Un homme et une femme, de Lelouch, Palme d'Or à Cannes en 1968 (sic), un éloge (parce qu'il y croit) de la naïveté glamour de Paris-Match. Zéro ennui de ne pas l'avoir fini. Je me rappelle surtout cette formule assassine, repérée dans un dictionnaire coll. "Bouquins" de cinéma (du feuilletage duquel je gardai une impression par ailleurs médiocre), qui situait l'expérience des films de Lelouche au niveau du feuilletage d'un numéro Paris-Match dans le cabinet d'un dentiste. (J'ajoute ce dernier détail). C'est bien en vogue, style fixatif comme on le dirait pour les cheveux, en aérosol de préférence. Le coureur automobile a lui aussi des problèmes, par exemple la monoparentalité mais Anouk Aimée palliera ça. La caméra filmera en longues focales leurs visages solitaires (passant du noir et blanc à la couleur), qui rentrant chez lui en voiture, qui rentrant chez elle en tramway, ont le regard absent, parce qu'ils pensent à quelqu'un d'autre que ce qu'ils sont en train de faire, c'est à dire aller ou se reconduire chez soi, là où tous les souvenirs reviennent, où l'on faisande en solitaire comme une belle image vide. Et la frivolité de Lelouch est d'autant plus toxique qu'il y adhère et l'embrasse, babadabada.





mardi 16 avril 2013

Encore du Manchette #2

... C'est fou ce que le Journal de Manchette contient peu de choses "inavouables", croustillantes, scandaleuses — sans doute l'aurait-il publié (presque) sans souci de son vivant, s'il y avait vu quelque intérêt pour le lecteur, ce texte d'heures de travail (intenses) et de repos (trop rare), qui présente l'inverse absolu des recueils de menteries d'Anaïs Nin, qui nous fait suivre dans le détail tous les stratagèmes qu'elle inventait pour rencontrer un amant le matin, un autre l'après-midi, et un troisième le soir (avant de regagner la couche de son banquier de mari, dont les largesses lui permettaient de mener ce train de vie-là), sans qu'ils n'en sachent rien ni se croisent. Au pire reprochera-t-on (mais pas moi) à ce "gauchiste" (je parle de Manchette) d'avoir eu des opinions tranchées, d'avoir qualifié de "merdeux" une flopée de films, et critiqué les vedettes intellectuelles de son temps. Au reste, il lisait beaucoup de livres, défendait sa monogamie en parlant avec amour de sa femme, s'amusait d'observer son fils grandir, et travaillait comme un fou, sur plusieurs projets, métier oblige — traductions, scénarios, romans personnels et commandes — pour surnager, car il s'inquiétait souvent pour l'argent, et d'évidence, ce n'était pas par goût du luxe. Lui et sa Mélissa, en fêtant des anniversaires, s'offraient inévitablement des livres, et parfois quelques instruments utiles, jamais des babioles de luxe: c'en est touchant. La seule révélation corsée, et elle l'est peu, c'est que cet écrivain de métier, cet écrivain-ouvrier dirais-je, prévoyant presque chaque jour enfiler vingt pages et plus de quelque chose simplement par souci de gestion temps/projets/commandes alimentaires, a parfois écrit des romans porno de commande, "pour le blé" (pognon, pèze, etc) que je serais fort curieux de feuilleter (Les chasses d'aphrodite, commandité par Triangle, finalement paru à l'Or du Temps en 1970). Je retrouve bien là un exercice comparable à celui qu'il pratiqua plus tard pendant deux ans: écrire des critiques (pour Charlie Hebdo je crois) pour des films qu'il ne s'était pas déplacé pour voir, préférant confier à son fils le soin de les lui raconter. À force de graviter dans les zones périphériques (les critiques publiées dans Les yeux de la momie, chez Payot & Rivages, et maintenant ce Journal 1966-1974) je finirai par me rendre au centre: hier, j'ai commandé le volume Quarto qui comprend tous ses polars (et je n'en ai lu aucun), à la librairie de la Tête Pleine. Comme quoi l'été sera sans doute Série Noire, ou ne sera pas.

Il y a des vertus, de la beauté à ce journal "sec", "behavioriste", antisensationaliste et pas scandaleux pour un sou; quelque chose d'antimélodramatique, contraire aux épanchements habituels d'auto-bullshit que la forme autorise et encourage sous couvert du secret souhaité tôt ou tard découvert: celui-là, au contraire, finit par présenter le modèle d'une vie sobre — réaliste, un certain mode de vie de l'écrivain tel que vécu, beaucoup plus pragmatique que fantasque. Naturellement, voir comment une œuvre personnelle a pu se créer malgré le torrent des boulots alimentaires-plancher-des-vaches a quelque chose qui me rassure et m'appelle.  Une vie s'est passée et a pu s'accomplir dans l'écriture, malgré la tension constante et très concrète qui, souvent dans le même jour, forçait de se consacrer autant à l'alimentaire qu'à l'ambition artistique. Il fait bon, somme toute, passer du temps dans cet espace étonamment concret: il s'en faudrait de peu pour que je classe Manchette au rang de saint patron des écrivains ouvriers, qui tantôt doivent écrire pour vivre, mais aussi vivent pour écrire. C'est un choix, et la chronique quotidienne de Manchette nous aide mieux que bien des journaux d'écrivain à nous en faire mesurer la portée.

Je dois m'attendre, de toutes façons, à ne plus pouvoir m'offrir, pour un temps, d'autre loisir que celui de lire ce genre d'écrits "circonstantiels" (qu'on voit parfois se hisser, par l'effet d'une irrépressible compulsion, vers la littérature: voir les chroniques de Stig Dagerman). alors autant m'en faire une idée et en tirer le meilleur parti possible.

(On aura deviné que, compulsant le Journal dans l'intention de le rendre aujourd'hui, j'ai finalement décidé de le garder.)

ps.: ce lien, repris de Facebook (& Samuel Archibald), où Manchette est identifié comme le plus important auteur de polar français.         

dimanche 14 avril 2013

encore du Manchette

  1. (Après avoir raconté le conflit qui oppose la rédaction des Cahiers du cinéma avec ses propriétaires, en octobre 69) Tout ça, de toute façon, c'est des histoires de cons. (201)
  2. C'est une sorte d'analyse spectrale (...) du nihilisme. (à propos des Réprouvés d'Ernst Von Salomon)
  3. Son esprit développé s'emmerde aux exercices. [...] Je le vois bien parti, à l'avenir, pour une trajectoire de paresseux doué. (à propos de son fils, Tristan, faisant ses devoirs)
  4. Quelle chierie, cette subsistance à la petite semaine, ou même au petit trimestre! Toute l'existence en est marquée, avilie. L'essentiel de la pensée et de l'activité va à l'argent. Le repos ne se présente jamais que comme une accumulation d'énergie nécessaire pour produire. (187)
  5. Avec le système tant qu'il pourra m'appointer abondamment. Avec la révolution dès qu'elle sera le seul moyen ou le seul espoir, de jouir. (methinks que ça fait une crisse de belle épitaphe) (181)
  6. La vie telle que nous la connaissons va réellement se défaire, et les objectifs de plaisir que nous nous fixions dans le système, être expulsés de l'Histoire, en même temps que ce système. (186)
  7. Je vais m'inscrire en faculté, de façon à avoir une licence de français pour une éventuelle reconversion (...) si vers 35 ans je n'ai pas percé comme auteur. (178)
  8. La femme de Polanski vient d'être assassinée, ainsi que quatre autres personnes chez Polanski, d'une manière horrible. On en sait encore peu de choses, mais il semble que c'est vraiment un truc sadique et dingue, boucherie, mutilation, inscriptions avec du sang, etc. Mélissa, qui connaîssait Polanski autrefois, et moi-même sommes passablement impressionnés, émus. Sans doute parce que Polanski représente la réussite comme nous la rêvons, à partir de points de départ assez analogues aux nôtres. Puis ce petit mec était si drôle, ou du moins l'image qu'on en avait, non pas tellement par la presse mais à travers ses films. (149)
  9. Aujourd'hui, nous sommes allées voir 2001: L'ODYSSÉE DE L'ESPACE de Kubrick au cinéma du casino au Tréport. Public calme, prix modérés, une heurereuse ambiance. Le film lui-même est un très beau spectacle. Laudativement et péjoraltivement parlant. On ne s'ennuie pas une seconde pendant les près de trois heures de projection. Cependant, après […], il ne reste pas grand' chose du film […], à part des beautés formelles, et une énigme que Kubrick et Arthur C. Clarke ont mis là-dedans en tant que telle. Il y aurait beaucoup à dire, mais la première chose est que c'est une série B roublarde avec un très gros budget, filmée par un bonhomme assez intelligent pour avoir envie d'aller trop loin, mais aussi pour savoir jusqu'oùon peut n'aller pas assez loin, et qui se console parfois de l'ensemble en filmant des formes et des couleurs pures, sans contenu.
    Le plus kubrickien de la chose est sûrement le prologue des pithécanthropes. Ensuite, spectacle de la technique, puis paradoxes débiles, mais grands fastes formels.
    Un vrai gâteau à la crème, en tout cas.  (148)

dimanche (suite)

Pari: pourras-tu passer la journée sans ces infinis détours facebook-statcount-comptes de mail #1 et #2? Comme travailler sur un bureau dégagé, ne faire qu'écrire quand l'écran est ouvert, renforcer la connotation de travail (et de travail uniquement) de cet appareil? Oublier sa console de jeu intérieure, magnétoscope intérieur, téléphone et boîte postale?

Lambiné. Vus vendredi: The Panic at Needle Park, surestimé et médiocre, film du temps où le cinéma américain aimait observer les caractères bien qu'en œuvrant le pied ferme à la démoralisation massive de l'Amérique, puis The Descendants, où je constate avec plaisir comment Alexander Payne s'humanise toujours un peu plus à chaque film, malgré un solide fond d'humour misanthropique (ah, ces scènes où un personnage se découvre abreuver d'injures l'interlocuteur qu'il avait approché quelques minutes avant avec les meilleures intentions qui soient), qu'il ne doit absolument pas perdre..

*
Il faut lire l'article de Simon Galiero dans le dernier Liberté, sa mise en cause tous feux tout bois, débordante d'exaspération, du cinéma québecois, qui bien qu'à mon idée, nécessiterait un certain tri (je ne ferais pas, par exemple, se côtoyer Laurentie et les films de Denis Côté dans un même rejet), semble avoir été rédigé dans l'urgence à une période où l'actualité avait son annuel accès de fièvre autocongratulatoire sur l'état de "bonne" santé de notre cinéma (pendant les Rendez-vous jusqu'à la soirée des Jutra). Il faut le lire si on partage (ou même si on ne partage pas) l'effet d'ahurissement qui vous prend quand on voit ce que la critique ou le circuit des festivals plébiscitent, ce cinéma de jeu Meccano à assembler soi-même avec caméra plantée devant un désert qui se refuse à toute réflexion devant ce qu'elle montre et fait se répandre la salive des commentateurs, ces films « qui ménagent au plus offrant leurs effets de distanciation et revendiquent leur nébulosité une équerre à la main [et qui] constituent une nouvelle manifestation du dénigrement de la forme artistique. » (Liberté, no.299, p.28) Tellement juste. On se demande si ça a secoué, ou si le désert critique est ici tel qu'il en aura noyé les remous sous prétexte d'hyper-émotivité (nos prophètes de la "distanciation" BCBG, bien sûr, n'aiment rien moins que cela) ou de règlement de comptes, auquel cas on n'aurait rien compris (et surtout, rien voulu savoir). Je n'ai pas vu La mise à l'aveugle encore, lancé à noël dans une salle vide pendant la saison forte de haute compétition des blockbusters de fin d'année, mais je me rappelle avec affection ces Nuages sur la ville qui lui ressemblent tant: généreux, débordant, préférant toujours l'abondance à l'anémie, et ironique au point d'en être Tati-esque (scène formidable où le jeune homme, après avoir passé la nuit en compagnie d'une fille, s'en va au dépanneur acheter du pain et se découvre incapable de repérer la maison de son amie parce que toutes les maisons du secteur sont pareilles). 

Comme personne n'ose hausser le ton devant le spectacle des critiques et des auteurs notoires qui se tweetent des compliments main dans la main, celui qui a le malheur de parler se risque d'être reçu dans l'indifférence ou, au pire, accusé d'une mauvaise foi motivée par l'envie, une belle manière de noyer le poisson. C'est en tout cas ce qui est arrivé quand je m'en suis mêlé aussi, dans un texte sur la réception des Zétanordics qui, bien que son ton émotif ne me semble pas toujours bien le servir, exprime un fonds qui, si je puis me permettre cette auto-accolade amère, n'a pas pris une ride. C'est d'ailleurs en pensant à tout ça que je citais tout à l'heure le Journal de JPatrick Manchette:

5. Le plus retors des cinémas s'attaque à la culture, partant, à soi-même, mais opère aussitôt un sauvetage sans transfert. Le cinéaste alors n'aboutit qu'à signaler son incapacité, sa misère et sa dégradation, qui vont de pair avec l'incapacité, la misère et la dégradation de la culture. 
Nous sont offerts alors une ennuyeuse image de l'ennui, une frustrante image de la frustration, une confuse image de la confusion. 

*

Dimanche. Dimanche dimanche dimanche. Bosserai demain, attaquerai tout, mais en attendant, bien couler dans le luxe du rien à faire sinon grappiller et écrire (ici). Non, ça n'amorce pas un courant qui va se répéter tous les jours, toutes les semaines. C'est plutôt m'accorder, et profiter, du luxe de pouvoir le faire avant, sans doute, d'en être empêché pour un bout par certains engagements. Aujourd'hui, la lumière est bonne. J'écris en mode Manchette, dont je devrai me séparer du journal demain, et donc que je feuillette compulsivement. On m'a signalé un Quarto de ses romans. Jamais remarqué. Faudrait. 

(Pschit (ouvre une bière))

Découvert aussi que Manchette avait adapté en français le roman graphique d'Alan Moore et Dave Gibbons, Watchmen (Les Gardiens, en trad.), une des dernières choses qu'il a faites avant sa "disparition" (mort, cancer, 1995)

Saisir et ajouter en ps cette note du 13 octobre 1969: « Gros boulot, d'où bu trois litres et demi de bière, d'où défonçarès ad maximum le soir, gerbarès, titubarès, ignominie. » (182, on avance)

Oui sauf qu'hier t'aurais dû entendre ça. Le Quintet de Miles jouant Footprints, Ornette ensuite genre méditatif, Paul Bley; tous assez forts pour qu'on ait l'impression qu'ils étaient là, dans la pièce, à jouer. La batterie de Tony Williams, par exemple, ça ne s'écoute pas en mode "murmure". 

Dum dedum. Ok. [Send].

dimanche

En mode wrap de lectures, ce mois, avant le blitz d'écriture: 
  1. Arvida, 12 mars, commencé il y a un an dans l'hésitation, ensuite bien embarqué pour 3 jours: vraiment très belle chronique de l'insularité (allégorisée dans la nouvelle sur l'automutilation), ambiance nordique de réalisme magique, de conte à la veillée, accomplissant, en outre, le pas-moindre exploit de m'avoir passionné pour le récit d'une partie de hockey, racontée dans la meilleure veine américaine (qui préfère le baseball). Les nouvelles de début et de fin qui embrassent le recueil sont des perles. Mon seul regret, c'est d'avoir été devancé dans mon projet de substituer un gâteau Mae West de Jadis à la madeleine de Proust. 
  2. The Executioners Song, 5 avril (acheté le 12 mars), histoire compliquée de l'exécution de Gary Gilmore relatée par un Mailer si retenu ici que le style de ce livre serait réputé ne pas correspondre à son baroquisme habituel. Vertigineux lorsqu'il entre dans l'imaginaire des femmes, peuplé de fantômes et d'esprits.
  3. Chien de fusil, 7 avril, 1 mois pile après achat
  4. La Duras de Laure Adler, 13 avril, Gallimard, rédigé dans un style entre Inrocks et Nouvel Obs, et de bonnes pages sur sa période cinéma (sans donner le goût de voir les films). Sa vie aurait-elle été plus intéressante que ses livres? Après avoir lu L'Amant, très bien, j'ai essayé Moderato, Le Vice Consul, Les Yeux bleus cheveux noirs, aucun n'a pris. Redoutais que j'y trouverais le temps long.
En cours sont Haine froide, How We are Hungry à finir, et une pile de livres pour "la recherche" à peine attaquée parce que les piles me font toujours peur au début. (Elles s'imposent trop.) Les détectives sauvages me tentent, mais il vaudrait mieux lire des nouvelles (Dubliners? Flying to America?) pcq beaucoup de travail, peu de temps. Je ne pourrais pas me mettre à trois semaines d'un régime exclusif de beurre épais et de roquefort, fussent-ils aussi raffinés que la prose de Middle C, que j'ai quand même acheté dès sa sortie quand ce diable de Daniel Grenier posta dans un statut Facebook une photographie des exemplaires qui restaient dans les rayons de l'Indigo coin Ste-Catherine et McGill College. Anecdote profane: j'en profitai aussi pour me procurer une cuiller à café à manche de tête de Colette, en solde près de la caisse. Non, je blague. 

Les emprunts de bibliothèque L'histoire du Québec pour les nuls, Thomas Bernhard Récits (Quarto), Journal de Jean-Patrick Manchette, seront retournés bientôt. Québec parce qu'on peut pas (nouveauté) renouveler, les autres pour cause de temps et de carte pleine. Faut dégager. Au revoir! J'ai encore 24 heures pour les feuilleter. Apprécier cette Histoire du Québec en petites rubriques dans un style débarassé des colonnes de chiffres et statistiques et autres données économiques de l'austère Histoire du Québec contemporain doit confirmer ma nullité en matière d'histoire québecoise quelque part, et je regretterai la pensée sans fioriture et quotidienne de Manchette qui critique beaucoup de films dans son journal et qui remarque: 

16 juin 1969. [...] Mélissa, qui a feuilleté récemment ce cahier, trouve que j'y suis glacial, notamment à son propos. C'est parce que c'est une liste d'événements, je crois. En tant que journalintim, c'est plutôt moribond. Question: qu'est-ce que je cache? Réponse: les demi-pensées, les trucs sans conclusion, ou plutôt, les conclusions forcées, qu'on ferait parce qu'on serait là, avec l'intention d'écrire, et qu'il faudrait écrire des choses conclusives. Les choses conclusives, c'est que Pompidou a été élu hier président de la République, ou que Tristan a perdu une dent, ou que j'ai une petite brûlure au doigt, ou qu'il a plu entre 15h40 et 15h50. Mais le sens des mouvements de l'âme, on ne sait pas ce que c'est. (p.143)
« The world, alas. It is Alice committing her Tampax to the trash » comme dirait Gass (dans The Tunnel, p.3), mais comme Manchette aime sa femme, il s'efforce dans les pages suivantes à changer de ton: « Tout va bien. Je suis plutôt heureux et jubilant. » (143) « en semaine, ça va bien. » (145) Ensuite les « c'est aujourd'hui notre anniversaire de mariage et j'en suis bien content » font concurrence aux « séjour désagréable » (146), « Semaine emmerdante » (id), etc.

J'ai aussi constaté que j'avais lu 52 livres l'année dernière. Pas mal. Ou bien je m'améliore, ou bien je les compte plus régulièrement. Il y a eu du bois mort, les livres sur les crimes par exemple, tous recensés. J'en suis actuellement à 17, disons 19 si on compte les trois romans de Céline en Pléiade.

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Hier soir, monté le volume du jazz & gros funk pour couvrir le bourdon du voisin, qui reçoit. Pas un coin dans l'aparte où ne pas l'entendre. Ce matin, je me sens honteux, vaguement criminel (j'ai fait durer jusqu'à 23h30). Si le proprio me fait des misères, je ne me gênerai pas d'indiquer aux éventuels locataires combien c'est sonore ici (tuyaux, planchers qui craquent, voix des voisins qui font vibrer les murs) et mal isolé (la chambre éclairée est la plus froide en hiver, le vent y entre, le bureau est gris et vous donne davantage envie de boire que de travailler). Et manque d'espace dans la cuisine... Tout ça n'est quand même pas de ma faute. Dire que j'ai enduré ça 12 ans. Je me fais trop compter pour rien, dans l'existence.

A. aime ce que j'ai dit de son livre. Je n'ai pas dû si mal la lire si j'ai cité une de ses phrases favorites dedans (celle de Vincent, p.49). L'ivresse éthylique me pousse à croire qu'elle pourrait inventer, en outre, de grands personnages masculins, je le pense encore.

Et moi pas de livre = envie de fédérer quelque part tout ce qui pourrait ressembler à des nouvelles. Certains billets ici feraient l'affaire. Bientôt, je ne devrai plus écrire que des histoires ménagères...

Ben c'est ça, on est dimanche.


samedi 13 avril 2013

5. Le plus retors des cinémas s'attaque à la culture, partant, à soi-même, mais opère aussitôt un sauvetage sans transfert. Le cinéaste alors n'aboutit qu'à signaler son incapacité, sa misère et sa dégradation, qui vont de pair avec l'incapacité, la misère et la dégradation de la culture. 
Nous sont offerts alors une ennuyeuse image de l'ennui, une frustrante image de la frustration, une confuse image de la confusion. 

— Jean-Patrick Manchette, Journal 1966-1974, p.135 (24 avril 1969) 

vendredi 12 avril 2013

Parfois je travaille presque pas / Marre du Je / Une Commande & Chien de fusil pour finir

Retour de classe, drelà: arrivé de très, très, mauvaise humeur (je vis dans un appartement de marde dans un immeuble de marde, le témoin du chauffe-eau au gaz a refusé un quart-d'heure de se rallumer avant que je parte, sans compter de manière générale que, s'il le pouvait, mon proprio ferait rénover son immeuble au complet à mes frais tout en m'en évinçant), puis rentré du cours de très bonne humeur —  hey, les élèves, c'est mon contact social le plus régulier, et j'aime quand ils travaillent, j'aime leur parler, et il y a toujours quelqu'un de qui tomber amoureux si on retient pas ses abandons — mais on les retient parce que ça fait partie du métier et que c'est toute marié pis avec condo ce monde-là mais quand même. Des manieuses de chiffres, des rédactrices de rapports et d'états de compte, des qui sont dans l'économie, ou le génie, eh ben, sont pas plus bêtes, ni moins cultivées souvent qu'une garnison de jolies étudiantes en études littéraires; leur éducation, dans leur pays, leur a donné un certain sens de la culture générale. J'en ai même une qui m'a parlé de Satiyajit Ray récemment, elle connaît ses classiques, et Citizen Kane. Et travaille très fort pour parler et comprendre sa culture d'adoption, qu'elle tient en respect. (Voulez-vous m'épouser?) Et toi, du monde de même ça représente quel pourcentage dans ta classe? Un peu mais pas beaucoup je parie, en comparaison avec cette fierté rampante d'être inculte proclamée par tout un chacun, et pour qui la "Culture" ça se résume à écouter Céline Dion chanter "Le monde est stone" ou Star Académie reprendre "L'Alouette en colère" en version symphonique.

Ok, ok, c'est vingt piasses de l'heure et t'as pas quatre mois de vacances à l'année, ni beaucoup de sécurité d'emploi mais bon au moins y a pas de préparation à faire tellement et surtout pas d'analyse logique de fautes de syntaxe à faire pendant toutes tes fins de semaine. Il faut bien que je me console de quelque chose. Alors ça peut aller pour le moment, parce que j'ai pas toujours vraiment l'impression de travailler. Et que, sans doute, j'ai jamais rien connu d'autre anyway, parce que ma vie a crissement de la misère à conjuguer le futur simple.  C'est toujours l'imparfait, l'imparfait, l'imparfait, les clauses plus-que-parfaites adjointes aux conditionnels passés (tous mes destins pas saisis donc ratés), du passé décomposé.

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  Je tchèke mes mails mille fois par jour comme dans l'attente d'un appel du destin qui aurait, par exemple, la forme d'une admiratrice inconnue très douée et très belle qui m'inviterait au cinéma, d'une offre de job en béton armé, ou d'une commande du Quartanier dans le genre d'écrire absolument ce que je veux pour qu'ils en fassent un livre de 750 pages dans un an. C'est, certes, d'autant plus idiot que je n'ai sollicité aucune instance récemment ni proposé quoi que ce soit pour manifester mon intérêt voire mon existence à quelque parti ou "prospect" que ce soit mais qu'est-ce que tu veux, c'est de même, j'attends toujours un peu, même si mon attente ne se fonde en rien, aucune démarche de ma part, comme si l'attente précédait le de quoi, ou le fait d'avoir agi pour être attendu où ou par qui que ce soit. Mais, faute d'avoir reçu de quoi qui s'approche de ce fantasme, y a eu cette offre de "ghost-writing", très récente. C'est la deuxième et, ma foué, ça pourrait finir par devenir une habitude. Mais alors attache-toi; je dirai pas ce que c'est précisément mais disons, pour les besoins de mon propos, que ça pourrait s'appeler "L'Art de tenir maison" — et ça ne saurait être plus aux antipodes de ce qu'est ma réalité du moment que l'écriture, par exemple, d'un guide pratique de séduction. Vous pensez que ça va me faire reculer? En fait pas vraiment. En fait au contraire. Hors le cachet, ce qui me donne envie d'accepter, c'est pas de me sentir doué de quelque sens pratique que ce soit, mais justement parce que je m'en sens totalement dépourvu et qu'il serait bon que cela cesse, vous voyez la logique? Alors, apprenons à réparer des fissures et surtout écrire comment on les répare et comment on plie ses serviettes et où les ranger et comment laver un four, en joignant, c'est certain, la théorie à la pratique. Le mois qui vient risque d'être plus réel que d'habitude.

Et j'ai besoin de lâcher la grappe de mon "Je". 

Le fait est que depuis trois mois, l'essentiel de mes efforts de plume s'investit dans le jet primitif d'une colossale jérémiade. Il faut croire que j'ai un certain besoin de me la sortir de l'organisme, mais il n'empêche c'est fait n'importe comment et au moment où j'arrive à ce qui serait probablement la cent-vingtième page d'un livre normal — d'environ 250 mots la page — ce qui y tient lieu d'histoire débute à peine. C'est peu montrable, et c'est du Je partout, tellement partout qu'à force, je crains de paraître encore plus navrant comme personnage que ne me paraîssait Serge Doubrovski quand je lisais son Livre brisé et ses calembours lamentables. Dans ces temps-là, il m'arrive de penser à Gass et son Tunnel et l'exploit que ce fut de le tenir à bout de bras 27 ans de temps et d'en avoir accompli un grand livre. C'est vraiment pas évident. On ne construit pas des arcs de triomphe avec des punaises de lit et des inventaires de rendez-vous manqués, c'est certain.

Alors je passais tout à l'heure à la Grande Bibliothèque pour aller chercher Haine Froide de Susan Morgan (À quoi pense la droite américaine), dont le quatrième de couverture me réjouit (surtout ce passage: « Comme toute idéologie, elle repose sur des postulats simplistes qu'elle transforme en vérités irréfutables sous la bannière d'une pseudo-science: l'économie [et] comme les idéologies dures, elle véhicule des émotions fortes [...], haine et peur en tête, punitions à l'appui, intégrismes en sus. La haine la sous-tend, le chiffre l'aseptise, l'incompétence la qualifie ») quand j'ai vu sur le présentoir des nouveautés que Gallimard avait repris dans sa collection étrangère la traduction Seuil du Père Mort de Donald Barthelme (The Dead Father). Et donc encore des pensées pour Barthelme,  qui a parlé de tant de choses avec tant d'invention, humour absurdo-mélancolique en sus — preuve qu'il savait, à mots couverts, se dévoiler aussi. J'ai ressenti une immédiate nostalgie pour cette faculté à faire bondir et bouger les voix, les faire parler d'un peu partout. Je crois que je vais récupérer et finir ce projet sur un cinéma de marde dans un Québec de marde; ça pourrait m'affranchir de mon Moi sans me coûter trop cher de recherche. J'ai rien qu'à ouvrir la télé, et suivre le courant et les recommandations de tout ce que nos merveilleux  chroniqueurs culturels critiques  agents de presse et petits copains/copines du milieu, déguisés en critiques, portent aux nues depuis 15 ans dans un con-s'en-suce rarement vu depuis The Human Centipede


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Sinon, faute d'envisager une retraite immersive en nature, dans le genre sauvage, je peux encore relire des bouts de Chien de Fusil d'Alexie Morin ou même le relire au complet, car c’est pas long, bien que ce petit livre — 62 pages souvent aérées —, comme qui dirait, puisse contenir des profondeurs. C'est présenté comme un recueil de poèmes, mais je l'ai lu dans une tension narrative constante car les pièces ne sont pas éparses mais composées pour faire récit — ou plutôt, raconter un itinéraire de conscience — et portés par deux voix. Pour un lecteur qui s'est souvent dit complètement "tone-deaf", ne pas avoir l'oreille pour la poésie de maintenant, Chien de fusil m'a ouvert quelques horizons et je ne puis qu'en sentir mon amitié pour Alexie Morin renforcée pour ce service rendu avec force et élégance. 

DONC, il y a une fille et un garçon, liés depuis l’enfance, frères et sœurs peut-être, elle, est la voix principale du livre, son compagnon, Vincent (le seul nommé des deux), s'étant engagé dans un voyage au bout du mutisme. Ils ont mis la civilisation au ban de leur monde et il n’est pas exclu que leur abandon et leur dénuement, qui va assez loin merci, ait pourtant quelque chose de souverain. On retire parfois des forces, à contempler d'aussi près les gouffres de la dissolution. Ils ne seront pas dans le corps à corps et le rapport de conquête, la lutte du colon et du pionnier aux prises avec une nature hostile qu'ils cherchent à soumettre et domestiquer. En fait c'est plutôt l'inverse. La conscience et le corps se laissent ici submerger, s'abandonnent aux éléments. Cela comporte certains dangers, aussi certaines félicités. 

Leurs sens se remettent de leur atrophie de civilisés. Nous n’avons pas peur [de la terre], comme nous connaissons tous ses tremblements. Les horloges et les "boussoles" biologiques ne perdent pas tant le nord qu'elles le retrouvent, pour contredire une expression figée, aussi la poésie de Chien de fusil n’est pas tant celle du dérèglement systématique et raisonné de tous les sens que celle de l'acuité des sens retrouvée, même d'une nouvelle lucidité. Après assez de temps à fixer ce vent sur les herbes, je voix sa forme se révéler, cette forme que les bêtes dérangent par leur passage en dessinant des motifs secondaires, après assez de temps c'est tout leur réseau que je peux étudier, les bêtes plus grandes que je sens s'approcher de très loin - et quand les gens viennent, ça fait une onde, je pensais que j'étais fou mais l'onde ne trompe pas, elle passe, je peux aller me cacher, je peux préparer ma défense. (p.49)

En citant ce passage, je me surprends d'avoir choisi de faire parler la voix de Vincent, que sa compagne décrit déjà au début du livre comme muré, quasi-, dans un silence qui est descendu sur [lui] (p.20) et qui attend des mots qui dépassent la pensée [...] (21). C'est que la maison de l'enfance a été retrouvée — je me risque à l'extrapolation —, maison qu’il s’agissait peut-être de récupérer, mais qui se révèle dans un tel état de pourrissement que même les animaux ne voulaient pas rester là (46). Seules du livre (il me semble) à le faire entendre, les pages 46 à 50 sont pour une grande part inscrites dans l'impact de cette perte, et est-ce bien d’une maison de bois ou d’une maison de mémoire ou de mots qu’il s’agit et quelle différence? La maison inhabitable exile Vincent hors du langage inhabitable également; c'est donc à elle (er, à la fille) de l'observer, de regarder ce qu'il devient, étant encore douée de parole, voir qu'il avance dans la noirceur, se demander jusqu'où le suivre.
 
Évidemment, ça peut paraître ironique que je m’étale ici sur la dérive de ces humains harets, après m’être moqué un peu de l’alibi du biologique et de l’organique et du corporel présenté comme une clé à la compréhension de la poésie actuelle dans un billet précédent. Au bout du compte, tu peux bien fédérer la nature entière pour qu’elle ne célèbre rien d’autre que tes émois narcissiques ou excuse tes balbutiements, que tu t’appropries tout ceci pour le réduire à cela, ça paraîtra toujours forcé. Or il me semble que Chien de fusil étale une connaissance innée de ce que Gass avait déjà évoqué en toutes lettres dans ses propos sur la métaphore: tu ne peux pas associer deux termes, être et nature, sujet et objet, ou quelque “comparé” à quelque “comparant” que ce soit sans les engager dans une contamination réciproque et profonde. Si j’écris qu’une rose saigne ses pétales, il se produit autant quelque chose du côté de la rose que du côté du sang, a-t-il dit si j'ai bonne mémoire. 

Alors, comme on aura rassis ou presque rayé le mot "comme" (sens comparatif, et non de cause) du vocabulaire, on pourra se tourner sur les variantes du verbe être plus chargés du sens d'un devenir d'une métamorphose ou même d'une extinction possibles, finir charbon mi-bois mi-pierre, vouloir qu'une gorge devienne pour de bon une cheminée, un craquement du bois qui est toi tout entier, et j'en passe, préférant laisser les phrases dans le livre sans les en retirer pour les mettre ici, nous voulons devenir durs, devenir diamants, ou [s']effacer (...), un galet dans la terre...

Mais à ces osmoses, le langage est un facilitateur mais aussi, ah, un empêcheur de sombrer complètement. Tant qu'on parle... Harry Pimber, second narrateur d'Omensetters Luck (premier roman et chef d'œuvre inconnu de William Gass, methinks), se compare à la feuille d'un arbre avant de se pendre à une branche surélevée, se voit déjà secoué comme ces feuilles, c'est une des dernières choses qu'il pense avant de se laisser choir. L'aboutissement logique du devenir-galet, d'après la langue, c'est la mort, les galets ne parlent pas et, allez savoir, la parole est peut-être la seule chose qui puisse te séparer du gouffre absolu. Je ne dirai pas comment finit Chien de fusil, le seul livre de poèmes que je connaîsse à propos duquel on peut dire qu'on ne veut pas en vendre la mèche ou en trahir la fin sans dire une bêtise, mais sache seulement qu'à partir d'une certaine échelle, le cœur de l'humain n'est pas tant tenu dans sa cage que révélé dans la Création qui le traverse, toi pas plus grand ou distinct de la pierre, ou du vent, ou de l'arbre, ou de l'eau, qu’un atome l'est d'un autre au cœur du cœur du vivant.


 
 






samedi 6 avril 2013

Par essence incompréhensible (des notes quasi d'un jet à partir de "Caché", Michael Haneke, 2005)

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Chez Michael Haneke la manière proprement transgressive — des lois dramatiques, et de la vraisemblance — par laquelle le refoulé fait retour, refait surface (le souvenir d’enfance, et le souvenir historique de la nuit noire), la manière transgressive par laquelle celui-ci fait irruption dans la fiction, c’est à dire ces vidéocassettes anonymes d'images d’origine inexpliquée et inexplicable, sans origine vraisemblable, et qui peut appartenir au code du suspense, devient très vite autre chose, c’est à dire un l’instrument déclencheur d’un travail d’auscultation sociale. Le regard du spectateur, tendu par l’apparition quasi-surnaturelle, certainement inquiétante, de ces images, se met à regarder tout, observer et étudier tout dans la composition des plans comme autant d’explications potentielles. Mais ce n’est plus à un crime que nous avons affaire, et élucider ce crime n’est plus notre tâche. Le canevas est trop large. IL s’est élargi, déclencheur d’un travail d’auscultation, propice à une réflexion sur la société.
Pour Haneke, les images ne véhiculent ni n’apportent de vérités toutes faites, mais des éléments de réflexion. « Je m’efforce, dit-il, de saper la confiance des spectateurs en la véracité des images. » Et lorsque leur véracité est mise en cause, par contagion, tout est mis en cause.
Au cinéma, on parle souvent, surtout dans le paradigme hyper-codé du cinéma d’Hollywood, de “direction du regard”. Mais si Haneke dirige le regard lui aussi, c’est pour créer en lui un état de suspension et de doute systématique, trop inquiet et intense pour se résoudre quand le projecteur s’éteint. Dans les plans les plus importants du film, comme le dernier, celui de la sortie de l’école, il ne nous dit pas où poser notre regard. Il nous invite au contraire à balayer l’image, et libre à nous d’y détecter l’information lacunaire qui, encore sans apporter de réponse, n’apportera, ne soulèvera qu’une question de plus. Et ainsi comme cela jusqu’à l’infini. Un spectateur sur deux ne remarque pas que dans la partie supérieure gauche de l’écran, le fils de Georges et le fils de Majid se rencontrent et discutent avec une familiarité qui laisse croire qu’ils se connaissent bien. Qu’est-ce que cela nous dit de tout ce qui s’est passé avant? Qu’il y a des vérités cachées qui se trouvent au grand jour. On se retrouve avec un doute de plus, on voudrait croire que les enfants ont machiné toute l’affaire, mais ce n’est qu’un doute, pas une réponse. À mon avis, la mère (interprétée par Annie Girardot) pourrait aussi bien se trouver derrière tout ça, une forme d’ultime procès intentée à son fils, avec la complicité des enfants peut-être, et surtout celle du cinéaste. Mais rien ne nous donnera le moyen de l’affirmer. Tout reste à l’état de doute, et c’est le but poursuivi: réveiller, en chacun, la capacité du doute.
Alors, Haneke dirige-t-il notre regard? Seulement dans la mesure où celui-ci vient à atteindre un degré maximal de dilatation de l'iris, mettons, à un tel point que c’est le regard sur la réalité elle-même qui change. C’est pour ça qu’il ne cède pas à la facilité de pointer, d’identifier des “coupables” et d'expliquer le mystère. Ça serait trop contraire à sa démarche, irait complètement à l’inverse. C’est quand on ne peut pas saisir de coupable, quand on ne peut pas saisir les causes en les refermant sur l’individuel que le social est remis en cause, qu’on est contraint de le faire, de le rendre “suspect” à nouveau. Qu’on voie autrement notre quotidien, mais aussi l’histoire et la culture, comme autant d’effets aux causes oubliées (volontairement parfois), pouvant eux-mêmes devenir la cause de quelque chose d’autre, hors-champ: nous sommes à la fois dans les feuilles et les racines. Les courants et les racines sont profonds, collectifs, souterrains. On se demande en quoi, si l’on pouvait atteindre ce détachement qui nous permettrait de s’observer comme sur l’image d’une vidéo anonyme, nous nous présenterions à nous-mêmes comme radicalement autres, menacés par les forces dans lesquelles on louvoie sans se poser de question, pour que nous voyions enfin traversés et agis par ces courants profonds? Cela n’est pas qu’une boutade formaliste. Mais une manière de réactiver le soupçon et l’attention vers ce qui nous meut et nous agit. Je pense que c’est aussi le devoir de toute littérature, au fond, que de nous présenter les choses de sorte à nous les faire voir autrement, à ne plus nous les faire accepter comme des données naturelles et des choses acquises, mais comme un jeu de forces qui détermine et conditionne ce qu’on s’est disposé à voir ou ne pas voir. Au fond, en écrivant, quel que soit le sujet dont je traite, c’est un peu à cette dilatation oculaire et inquiète, ce mode particulier de défamiliarisation, que je souhaite viser aussi. Rétablir une espèce de soupçon en toutes choses, soulever la question du réseau de complicités qu’elles cachent: l’intime et le collectif, le présent et le passé historique, ou pourquoi pas, le futur historique aussi. Je pense qu’il y avait une dimension de jeu là-dedans, et qu’avec Haneke, ce jeu est devenu très sérieux. Rarement ais-je rencontré un auteur capable d’autant d’invention et d'audace pour rendre aux faits leur profondeur en complexité, à utiliser d’aussi flagrants artifices pour rendre les choses à leur degré “réel” de complexité. Et cela me bouleverse, car je ne sais plus ce que je vais faire ni comment je vais le faire, et je suis inquiet.